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06/12/2007

De grâce !

Admirable cet acharnement qui se manifeste ici et là à ne «pas se prendre la tête».
Curieux cette volonté d’éradiquer les derniers bastions de la pensée (ou de quelque chose qui y ressemble)...
Pourtant, me semble t-il, les lieux où «on ne se prend pas la tête» ne sont-ils pas légion : la télévision (à commencer par TF1), la radio (à commencer par Rires et chansons), la presse, les livres ?
La bêtise ne ruisselle t-elle pas de bêtise crasse à longueur d’ondes, d’images, de sites, de blogs, de chats, de forums ?
Bref, il n’y a que l’embarras du choix. Enfin, je crois…
Alors, de grâce, s’il vous arrive de croiser par hasard quelques pauvres bougres (et bougresses) qui pensent que penser vaut le coup, ne leur donnez pas le coup de grâce.
De grâce !

 

04/12/2007

Personne et personnage

Faut-il confondre personne et personnage ?

Telle était la question que mon fils croyait avoir lue lors d’un contrôle de philo.
J’en tire, moi, quelques petites idées que je livre ici en vrac…

Dans le sens commun, les notions de "personne" et "personnage" sont différentes : en effet, le terme "personne" est attribué à l'individu de l'espèce humaine ; le terme "personnage", lui, signifie d’abord l’illusion, l'apparence, la représentation, issues de la fiction ou de l’inconscient collectif et dans tous les cas il est défini comme étant une attitude jouée.
Donc, a priori, aucune confusion n’est possible : la personne est "vraie" et le personnage est inventé, c’est-à-dire, d’une certaine manière "faux". Néanmoins, ces deux termes ont pour étymologie le mot grec "persona" (masque).
Comment s’est opéré ce glissement?
La personne n'est pas un personnage ! Pourquoi ? Parce que la personne détient une identité réelle, légale au regard de l’état civil.
Le personnage, lui, est une représentation. Il "joue" un rôle pour une identité inventée. Cependant, "personne" et "personnage" ne peuvent-ils être confondus? Ne peut-il y avoir un processus d'identification par rapport à la fiction? Ne peut-ilsubsister venant de la part d'un être, une volonté de s'identifier à une image lorsque l'on ne se satisfait plus de sa seule réalité sociale?
Quelqu’un d'autre. Être quelqu'un d'autre!
Domination du paraître sur l'être.
Vous avez dit identité ?
Et vous : personne ou personnage ?

29/11/2007

Le Talon de fer

Ce qui traîne, brûle, crie dans l’actualité sociale et politique me donne l’envie de relire Le Talon de fer de Jack London.

Par manque de temps je ne peux qu’emprunter ce qu’en ditMyosotis :

London est, tout simplement, le plus grand auteur de science-fiction à caractère politique qui ait jamais écrit au XIXe. Dans le Talon de Fer, London imagine qu’une révolution socialiste éclate aux Etats-Unis et est sévèrement réprimée par les conservateurs.
Des Communes se forment à Chicago et ailleurs, des traîtres ont infiltré le mouvement ouvrier, des “jaunes” se vendent contre des positions dans la nouvelle société, des hommes périssent, des têtes tombent, des gens s’aiment.
Le Talon de Fer marque l’apposition d’un joug infâme sur le monde et l’affirmation sans conteste de la domination bourgeoise. Cette domination qui passe par le contrôle de la presse, le contrôle de la mémoire collective et du récit historique des évènements est décrite avec des raffinements qui rappellent Orwell.
London nappe le tout d’une histoire d’amour inter-classes à faire se pâmer les amoureux du “Titanic” de Cameron. Néanmoins, alors qu’Orwell dénonçait en creux et en avance les totalitarismes (Staline et là on simplifie), London est déjà cinquante ans plus loin.
Dans une dernière interview, London déclarait :
“Vous pouvez vous demander pourquoi je suis pessimiste ; je me le demande souvent moi-même. Je possède la chose la plus précieuse au monde : l’amour d’une femme ; j’ai de beaux enfants, j’ai beaucoup d’argent ; j’ai du succès comme écrivain; j’ai beaucoup d’hommes qui travaillent pour moi (…) Je vois les choses sans passion, scientifiquement, et tout m’apparaît le plus souvent sans espoir. Après de longues années de travail et de croissance, les gens sont plus mal à l’aise que jamais. Il y a une puissante classe dominante qui a l’intention de consolider ses possessions. Je vois des années d’effusions sanglantes. Je vois la classe dirigeante qui engage des armées de meurtriers pour maintenir les travailleurs sous sa domination, pour les vaincre s’ils tentaient de déposséder les capitalistes. C’est pourquoi je suis pessimiste. Je vois les choses à la clarté de l’Histoire et des lois de la nature.”
Myosotis
***

La conclusion de DEB : les talonnettes de fer, ce n’est pas mal non plus…

 

27/11/2007

Café Concorde, 1985

J’ai regardé cet homme, là, au milieu du café, la poitrine de son imperméable était constellée de médailles.
D’un étui, il a sorti un drapeau.
Ma première réaction intérieure a été la révolte ou le mépris, peut-être les deux mêlés, je ne sais pas.
Puis j’ai senti aussitôt le poids de la vie de cet homme qui avait dû combattre, voir la mort plusieurs fois peut-être, qui avait connu la guerre, la peur et qui n’avait plus que ça, ses médailles, ce drapeau, dans ce café de 1985.
Un bout de tissu, des ferrailles et des rubans.
Toute une symbolique pour moi, inconnue.


Plus tard j’ai pensé que cette propension à sentir la vie des autres, cette tendance à trop comprendre était peut-être un signe de renoncement, de faiblesse, de clore encore un peu plus le monde clos. J’ai pensé que je devenais spectateur et que je devais commencer à accepter ces règles absurdes sur la guerre, l’honneur etc., puisque, d’une certaine manière, je les respectais.


L’homme a mis de travers la ceinture de cuir qui servait de porte-drapeau, s’est tourné vers moi, m’a dit quelques mots pour m’expliquer qu’il s’y prenait mal : il se regardait dans la grande glace qui est derrière moi. Il se tenait au-dessus de ma table, peut-être pouvait-il lire ce que je commençais d’écrire sur lui.

Puis il est parti : un défilé.

.

 

26/11/2007

Voltaire, again...

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25/11/2007

Nue et triste dans sa gaieté de petit porc

Il est vrai qu’on n’imagine pas Blanchot (mais pas davantage Sartre, Camus, Foucault, Derrida, Lacan) se laissant aller à écrire : «  J’imagine une jolie putain, élégante, nue et triste dans sa gaieté de petit porc. »

Philippe Sollers

Rien ne me réjouit davantage qu’une petite phrase de cette sorte.

Et ces quelques mots surtout, ces quelques mots : nue et triste dans sa gaiété de petit porc.

Je pourrais en avoir les larmes aux yeux.


 

21/11/2007

Mon frère Amérindien

 

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Son nom, son nom indien, son nom Wayampi ou Oyampi je l'ai oublié. Et je ne suis pas sûr de son nom américain : Witman. En français il s'appelait Paulo. Il était Français. Français d'Amazonie.
Guyanais de Camopi.
Camopi où je ne suis jamais allé, où j'ai rêvé d'aller, où je rêve toujours d'aller même si je sais que d'année en année Camopi cesse de ressembler à ce que je n'en connais pas.
Il est mort mon ami de là-bas.
Mon Taïlo de l'automne 81.
J'ai ce film qu'a tourné la télévision où on aperçoit Paulo dans son dispensaire de Camopi.
J'ai des cassettes de France-Culture aussi : c'est comme ça que j'ai appris que Paul Witman était mort. Mon Paul à moi. Il m'a fait Payé. il m'a fait sorcier. Et frère. Son frère.

C'est pour ça que je sais qu'il est mort. Pendant des années je l'ai senti à travers moi. J'avais cette boule de vannerie au cou. La même que celle que l'on voit, sur la photo. Je l'ai portée au cou cette boule pendant des années. Sans elle je crois que je serais devenu fou. J'aurais dû devenir fou à cette époque. Et je n'aurais jamais dû revenir.
Mais non ! Ce n'est pas vrai. Si je n'étais pas revenu je n'aurais pas rencontré cette femme sans laquelle je ne conçois plus de vivre. Je voudrais l’emmener en Amazonie. Je voudrais faire ça avant de mourir.
Je veux aller de nouveau caresser ce rêve d'éternité qui m'a frôlé. Je veux entendre de nouveau le râle de ces singes hurleurs qu’on appelle des babouns et voir le soleil se lever à l'ouest. Je voudrais revoir le jour se lever d'un coup, immensément rouge, sur cette mer qui n'est jamais bleue, cet océan boueux, si dense, que je pouvais - un peu - nager, moi qui coule à pic dès la troisième brasse. J’ai beaucoup de mal à écouter cette chanson de Lavilliers où le soir tombe comme la lame sur le cou du condamné.
Mais je ne suis pas dupe, je sais bien tout ce que j'ai retouché, revu, corrigé de ce séjour lointain. C'était un temps de folie, or la folie, celle-là, n'est plus. C'est presque l'heure du crépuscule, et la nostalgie a sale gueule parfois.
Paulo est mort, et le passé n'a que des résurrections fugaces et peut-être malsaines. Mais je voulais me souvenir de lui, mon frère Indien qui n'a vu la neige qu'une fois. C'était d'ailleurs ce qui l'avait réellement marqué durant son voyage en métropole.
Neigera-t-il un jour sous les Tropiques ?
Je suivais en forêt l'Indien à la vue si perçante. Nous avions des fusils, mais lui, en plus, avait un arc dont il se servait, je crois, un peu pour nous faire plaisir. Paulo riait quand je lui disais qu'il venait de Mongolie, sans doute, qu'il avait, il y a longtemps, longtemps, traversé cette mince frontière, en haut, tout en haut, qui sépare le Vieux monde du Nouveau... Sans doute avais-je pensé qu'il l'avait fait, en bateau, lui et les siens, mais quand, quand ?

« ... Et alors écoute bien. Le grand événement.. là où se trouve aujourd'hui le détroit de Behring, entre la Sibérie et l'Alaska, la Russie et les Etats-Unis, détroit de quatre-vingt- six kilomètres de large, il y a alors, que forme la glace, un isthme, un véritable pont terrestre qui atteint jusqu'à deux mille kilomètres de long et par ce pont vont passer en Amérique les ancêtres des Indiens, niais écoute, vois : il arrive que disparaisse le pont, fonde la glace, immensément, l'isthme devenant un détroit, ce qu'il est à présent et les Indiens du coup sont prisonniers de l'Amériqu e! Les Paléo- Indiens, comme on doit dire. Plusieurs fois surgit, s’engloutit, resurgit le pont et imagine que, au moment où les premiers Paléo-Indiens passaient en Amérique, la glace recommençait à fondre, lentement, elle n'a pas encore fini, je te l'ai raconté, et ces premiers Américains sont arrivés on ne sait pas très bien approxiniativement à quelles approximatives dates, vers 20000 ou 25000 ou 36000, plus loin peut-être encore, avant le Christ, cmme on dit. »

Combien de millénaires pour passer de la glace, de la neige dont tout souvenir est effacé dans leur mémoire à cette chaleur dont j'avais cru, débarquant à l'aéroport Rochambeau de Cayenne que je ne la supporterais pas, que j'allais dans trois pas, dix pas, m'écrouler et mourir de suffocation. Je n'ai jamais pu dormir dans une pièce là-bas mais sur un balcon tourné vers la mer, dans un hamac, empêtré dans une moustiquaire où il y avait toujours un trou, un passage pour ces putains de moustiques.

Parfois, Paulo nous préparait de singulières cigarettes roulées dans des émincés de bambou… 

Et dans cette fumée, aucun soir de ma vie, jusque-là, n’avait été aussi beau. 

Parfois aussi, nous revêtions le kalimbé, rouge bien sûr, celui que portent tous les Indiens des forêts, du sud, comme du nord de l’Amazonie. 

« Et elle : et passent les Paléo-lndiens par l’isthme. Sur ce continent qui existait depuis quatre milliards d’années et où personne encore n’avait mis les pieds.

« Et moi : incroyable !

« Et elle : passent et repassent. Et il est tout à fait raisonnable d’imaginer que certains d’entre eux ont fait et refait, plusieurs fois, des dizaines de fois, le chemin dans un sens et dans l’autre, ignorant qu’ils allaient d’Asie en Amérique, et l’inverse, c’était, pour eux, la même glace. »

Cette spécificité de l’Indien, tiens, ça le faisait bien rire Paulo ! 

S’en foutait, lui, de la menace de la civilisation : 

parce que chasser avec un fusil c’était mieux qu’avec la lance, 

mettre un moteur sur leur bateau c’était mieux que ramer, 

écouter la radio ça changeait des flûtes, et tout et tout… 

On avait bonne mine de lui dire de faire attention, de lui dire que nous autres Blancs on a toujours su très bien faire le mal : on savait bien qu’on continuerait, qu’on ne savait faire que ça, et même, parfois, avec les meilleures intentions du monde… 

Parce qu’il y a les allocations familiales pour les Indiens 

et ils fument des Gauloises 

et ils transforment peu à peu les abords de leurs villages en décharges publiques 

les cuvettes en Nylon 

les poches en plastique 

et toute cette quincaillerie qui tombe en panne

et qu’il est la plupart du temps impossible de faire réparer 

les moteurs 

les postes de radios 

et je ne sais quoi encore. 

Mais Paulo riait comme s’il savait l’âme indienne à jamais inaliénable. 

Mais la misère, on savait bien, déjà, qu’elle avait fait son apparition, plus haut, chez ceux du Maroni, ceux qui étaient restés près de la côte, près des Blancs… 

Sur la place des Palmistes, à Cayenne, on ne finissait jamais d’en parler de notre pourriture. Vraiment.

Sans complaisance.

Parce que voilà: ceux qui restaient en Guyane, restaient par passion. 

Cette passion de la jungle, de l’indianité je l’ai rencontrée, chez des petits Blancs, loin de Kourou qui était le camp ennemi. 

Mais il n’y avait pas à se leurrer : si la France maintenait en vie cette enclave amazonienne c’était pour Kourou. 

Rien ne pousse, ne se dompte, ne se rationalise dans une telle fournaise. 

La vie va, d’heure en heure, satisfaite d’elle-même... 

J’ai essayé, savez-vous, de ne pas trop en faire, en dire sur ce séjour ; j’ai peu parlé, peu raconté mon frère Amazonien, 

et je m’en voudrai sans doute un jour d’avoir cédé, d’avoir titillé cette drôle de plaie que j’ai là, en pleine poitrine, cette plaie qui, pourtant, me fait du bien…

 

 

Les longs passages en italiques sont extraits du magnifique livre de Yves Berger « Le fou d’Amérique », paru aux éditions Grasset.

NB : ce texte a été écrit il y a plus de 20 ans…