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28/05/2009

Lettre inachevée

 

C’est un fragment de lettre, jamais envoyée, sans doute à un ami qui n’existe même pas.

lettres.jpgC’est bien. Tu es toujours aux rendez-vous. Je m’aperçois de ça : tu as toujours répondu présent. Cette fois encore. Au moins tu es sûr que je te lirai. Tu vas pouvoir manier tes paradoxes en toute quiétude, et moi, naturellement je vais les relever, un à un. Ce sera ma manière d’exister là-dedans - puisque je n’ai pas moi, comme ça, au débotté, tes obsessions. Je n’ai pas beaucoup d’obsessions du reste, pas de grands thèmes comme toi : les femmes, l’homosexualité, les parents, la littérature, etc. En regard je me sens même plutôt défavorisé.

Hors contexte je n’ai pas grand chose à proposer ; je serais plutôt dans le faire, dans l’acte, pas dans ce nombrilisme où tu t’attardes. Tout renvoie aux mêmes vieux problèmes chez toi, un peu comme s’il ne se passait rien vraiment, comme si tu n’en finissais pas de vivre les mêmes situations. Tu n’as pas non plus de mémoire, que des saynètes à l’improviste, toujours bâties sur le même mode.

Dénonçant tout cela, tu comprends n’est-ce pas que je me situe, moi, à l’opposé ? Ta contingence t’amuse toujours, et je m’étonne, vois-tu, que tu t’en contentes si facilement. C’est, ou ce n’est pas : les deux à la fois c’est ce qui fait le monde clos, l’absence de réalité qui t’accable. Il y a dans cela une sorte de philosophie à la Hegel qui a conduit le pauvre vieux à considérer que l’histoire était finie, que la philosophie avait tout mis à plat, qu’il ne se passerait plus rien : sauf que Hegel est mort et qu’on ne le lit plus.

Il y a dans cette posture en même temps qu’un sentiment de toute puissance une impression d’inanité totale que tu connais bien non ! A tel point que tu ne vois pas la différence entre les autres et toi : tu penses être toi et les autres en même temps. Quelle absurdité ! Tu t’imagines que tu connais toutes les ficelles et que tu es un grand manipulateur devant l’Éternel. Comment peux-tu encore croire ces foutaises ?Pourtant tu existes, tu es même, parfois, intensément présent, mais ça ne dure jamais. Comme si tu étais pris de vertige.

Sartre disait que la subjectivité des autres « l’encombrait », qu’il la refusait parce qu’il ne savait pas quoi en faire. Moi, je la sollicite, c’est toute la différence, et c’est énorme. Moi je n’aime que la subjectivité chez les gens. Là où ça bafouille, là où ça tremble, là où rien n’est encore figé. Je crois que je sais faire quelque chose de ça.

Sartre est très con parfois.

24/02/2008

Le vieil homme et moi (2)

24 février 2008

Le silence comme expression suprême du trop à dire ! Il me semble. Oui, il me semble que parfois je préfère le silence à quelque chose de très pertinent mais, en, somme quelque peu dangereux que je pourrais dire et, a fortiori, écrire. Il y va de la responsabilité. Sartre me colle donc toujours à la peau. Cette souffrance, qui est là, je m’empêche souvent de la dire. Pour ne pas désespérer Billancourt ? Oui, il y a de ça. Trop c’est trop. Parfois, on sent que l’on va mourir, très bientôt.

À passer ces week end avec le vieil homme je sens que je me dégrade, que je me détériore. Comme si, un peu de la proximité de la mort qui est en lui, j’en absorbais une partie. Je sais en même temps que je somatise. Qu’en quelque sorte, je me rends malade. J’en viens à souffrir de maux identiques aux siens : j’ai, comme lui, les tripes en capilotade. Je suis au diapason. Je deviens le vieil homme. Je pourrais dire que je vis ma vieillesse par procuration, par anticipation. Avec la peur au ventre à certains moments. Cette peur au ventre n’est pas ce que l’on pourrait croire. Je ne suis pas certain que je pourrais tenir longtemps à venir vivre avec le vieil homme chaque week end. Mais je me suis engagé. Trop vite. Comme on dit : à la légère. Je ne peux plus reculer. Il me dit que mes séjours l’aident. Je deviens son scribe. J’écris quelques phrases qu’il ne dicte. Mais il se perd dans ses phrases sinueuses. La phrase proustienne s’enlise, se casse net. Il ne parvient plus à reboucler comme il savait si bien le faire et comme ça m’agaçait tant quand il renvoyait toujours à la question qu’il pose à peine. Je me demande s’il n’est pas tout simplement obsolète. Il n’y aura peut-être pas de 19e ou 20e livre (je n’ai pas fait le compte exact de ce qu’il a écrit). Sa main se refuse à écrire justement. Je lui dis qu’il devrait essayer avec un ordinateur portable. Il en refuse l’idée avec une certaine suffisance ; comme si c’était indigne de lui. Quand je lui dis que j’ai trouvé certaines informations concernant Tran Duc Thao sur internet il me regarde d’un air désolé. Internet n’est d’aucune réalité pour lui et n’est qu’une vaste mascarade. Pour lui, il n’y a que les livres, et le stylo. Il me dit qu’il a peut-être déjeuné avec Tran Duc Thao dans les années cinquante. C’est tout ce qu’il peut me dire. Je lui parle des cinq entretiens que le philosophe Vietnamien aurait eus avec Sartre et qui deviennent une sorte de légende. Il m’écoute à peine.

Je lui fais part de ce que m’a écrit Michel Rybalka :

 

Cher Dominique-Emmanuel Blanchard,

Tran Duc Thao a beaucoup circulé dans le milieu existentialo-sartrien à la fin des années quarante et jusqu'en 1951, date à laquelle il est retouné au Vietnam. Il a publié plusieurs articles sur "Existentialisme et marxisme", etc., et il a eu des entretiens assez poussés avec Sartre, Merleau-Ponty et d'autres. A un moment, vers 1950-51, il a été question qu'il fasse un livre d'entretiens avec Sartre, mais l'essentiel de ses discussions a été transféré à un volume à son nom, Phénoménologie et matérialisme dialectique paru au Vietnam en 1951 et republié par la suite, volume que je n'ai jamais vu. Il est possible qu'il existe quelque part un manuscrit où Duc Thao consigne les discussions qu'il a eues avec Sartre. Il y a pas mal d'infos sur Duc Thao par google.

Amitiés, Michel Rybalka.

 

Si Sartre était vivant je crois qu’internet l’intéresserait. Je le crois, c’est tout. Même si je répugne à faire parler les morts. Nous ne parlons plus guère de Sartre avec le vieil homme. Nous parlons de peu de choses. Il y a les rites. Les gestes millimétrés. Les prises de médicaments. La manière de l’asseoir à table pour le déjeuner et le dîner. Je l’interroge pour savoir s’il préfère sa robe de chambre ou sa veste d’intérieur. Il faut, sur la chaise, des coussins disposés d’une certaine manière. Il faut le plaid quand il est dans son fauteuil durant la journée. Il faut la bière brune sur sa table de chevet, tournée dans un sens précis, il faut aussi le verre d’eau, le verre de jus de fruit. Il faut que les oreillers, quand je lui donné son somnifère soit à une certaine hauteur. J’ai acheté une sonnette sans fil. Comme ça, la nuit comme le jour il peut se rendre aux toilettes seul ; s’il tombe il y a le bouton poussoir qu’il porte désormais au bout d’un cordon autour du cou. Car s’il tombe il ne pourra pas se relever, il est si maigre, si fragile, si peu assuré sur ce squelette parfaitement perceptible sous la peau. Sa peau est étonnamment jeune, à peine fripée. Il a gardé, malgré tout, un corps de jeune homme.

Quand je l’aide à marcher dans le jardin, quand je l’aide à faire ses exercices de kiné il me dit parfois : Dire que j’ai été un humain. Comme ça, en passant.

Il ne se plaint pas. Ou juste de ses intestins, de ses tripes en capilotade. Je ne lui dis pas que je ne vais pas bien non plus. Je ne lui dis rien de moi, ou presque.

Peu à peu, à côté de lui, je cesse d’exister.


06/01/2008

T'as un beau cul tu sais !

a2afbbc6665912aa9e3cca02737f1dc8.jpgC’est le centenaire de sa naissance, en cette année 2008, à Simone de Beauvoir.
Il y a cette photo de «Simone la scandaleuse» que m’a envoyée une bloggeuse : Simone dans une salle de bains, nue, de dos.
Superbe.
Qu’elle pût être bandante Simone, voilà qui m’avait échappé. Et je le regrette. J’en étais resté à ce que disait Camus (Camus, qu’elle aurait, paraît-il, bien aimé se faire SDB — Simone de Beauvoir, pas salle de bains), et que disait Camus de SDB : «Un réveil dans un frigidaire.» Bah, j’en doute moi, maintenant.
J’ai quelque part une lettre manuscrite de SDB. J’ai le souvenir d’une écriture vieillotte, tremblotante. Et elle n’y va pas par quatre chemins pour me dire ce qu’elle en pense de ce manuscrit que je lui ai soumis. En substance : «C’est nul, ça ne m’étonne pas que les éditeurs le refusent.»
Paf. C’est cette femme nue, de dos, avec des fesses très hautes, bien tentantes pour une sodo qui m’a traité de nul. Pas grave, Simone, plus ça va plus je t’aime. Et pourtant, tu sais, ils m’en ont dit du mal de toi. Même mon vieil ami Francis qui a écrit un livre sur toi te règle ton compte. Pour lui tu étais une immense oreille, tu aurais voulu tout enregistrer de ce qui se disait, tout le temps. Il a une dent contre toi mon vieil ami : tu l’as viré. Vous ne vous êtes jamais revus. Il avait dit, Francis, à un journaliste de «France Soir» que Sartre devenait aveugle.
Simone, t’es un peu faux cul (faux, mais beau, ton cul, Simone) parce que, hein, dans La cérémonie des adieux tu te prives peut-être de raconter la décrépitude physique du JPS (JPS, tiens, j’ai fumé ça dans le temps) !
« T’as un beau cul tu sais ? »

28/11/2007

Todd 2005, prénom Olivier

Le regard des vieillards est extraordinaire : il semble voir quelque chose d’effrayant dont ils ne parlent pas ; c’est leur secret, leur marque de fabrique.

J’ai vu ce regard-là chez Francis Jeanson aussi. Un regard d’au-delà, comme s’il observait l’indicible, un quelque chose que les mots ne peuvent dire.
Plusieurs fois Olivier Todd s’inquiète de ma sollicitude : « Mais enfin, j’ai l’air aussi vieux que cela ? »
Il est un peu sourd. Il le cache, mais cela se remarque assez vite. Ses yeux se perdent en l’air : comment ? comment ?
Difficile d’être dans l’intime quand il faut hausser le ton.

A cet entretien qu’il m’accorde pour parler de Sartre il arrive ces mots-là, exactement ceux-là: « Je n’ai rien à dire sur Sartre. »
Il a pourtant fait plusieurs livres sur Sartre.


Nous serons face à face un long moment, muets.
Jusqu’à ce que je lâche, avec colère : « De quoi parle-t-on quand on n'a rien à dire ?»

Ensuite, je m’écarterai de lui. Il ne comprendra rien. J’aurai fait toutes les avances, tenté toutes les complicités. En vain. Mais j’aime ça ; je retrouve alors ma liberté, mon sens critique.
Tant pis pour toi mon vieil Olivier, j’ai failli t’aimer, t’as rien compris, tant pis pour ta gueule ! Comme ça je vais pouvoir raconter tes menus snobismes, ton tee shirt, n’est-ce pas, acheté à Los Angeles, ta tache de sang sur le revers de ta veste, tes absences de mémoire.

Tu es tombé dans le piège mon vieux Todd, j’ai vingt ans d’avance sur toi, vingt ans avant de devenir comme toi, vingt ans au pire pour ne pas rencontrer quelqu’un comme moi.

Tu n’es pas gentil, tu n’as pas la générosité dont Sartre t’a donné l’exemple, tu as trop peur de mourir, toi.

Tu penses trop à toi, encore.